Construire la résistance à l’ère contemporaine : le cas de la reconstruction de la Kasbah Agadir Oufella par Salima Naji

« Il n’y a pas de résistants, il y a des actes de résistance », affirme Miguel Benasayag philosophe et psychanalyste franco-argentin, ancien résistant guévariste. «Pourquoi résister aujourd’hui ? » : c’est la question à laquelle se sont proposé de répondre M. Benasayag et la journaliste française Salomé Saqué par le truchement d’un dialogue captivant. Ce dernier conjugue des expériences personnelles et un raisonnement plus que nécessaire sur la manière d’aborder la notion de résistance à l’ère contemporaine. Plusieurs interrogations guident l’entretien : comment lutter lorsque le cœur de l’oppression semble invisible et en quoi l’émergence de ce questionnement est-elle le symptôme de la naissance d’un sentiment d’impuissance chez les individus ?  

L’existence de ces problématiques s’expliquerait par le fait que le cœur de l’oppression, que l'on nommera le « qui »,a muté. Autrefois, il pouvait se manifester sous le nom de « dictature », aujourd’hui, il est devenu une force invisible, car parfois maquillée et dispersée. Dès lors, il devient compliqué de lutter contre quelque chose ou quelqu’un que l’on ne parvient pas à appréhender comme un tout uni. Qui plus est, à l’ère contemporaine, de nouvelles problématiques émergent sur le plan environnemental. Seulement, pour plaider la cause de notre écosystème, encore faut-il parvenir à appréhender qui sont les instigateurs, ceux qui ont une véritable portée face aux catastrophes qui touchent la planète depuis quelques décennies déjà. 

Les incendies qui ravagent et ont ravagé la France cet été ont fait surgir un véritable sentiment d’impuissance. Ce sont des parties du patrimoine forestier français qui ont été perdues, mais aussi des parties d’un patrimoine historique : l’histoire d’un domaine anciennement protégé et aménagé par les rois de France à Fontainebleau ; en Gironde et dans les Landes, l’histoire du « Sahara français » et de son aménagement napoléonien. 

Enluminure de Godefroy le Batave dans François Demoulins, Commentaires des guerres galliques, vol. II, François Ier à la chasse dans la forêt de Fontainebleau, 1519, Paris ou Blois, BnF, département des Manuscrits, Français 13429, fol. 1

Dans la ville de Paris, les habitudes se transforment : couverture de survie aux fenêtres, forte utilisation des fontaines publiques et obligation de longer les murs pour bénéficier de la seule particule d’air en circulation. Seulement, changer les habitudes pour s’adapter, est-ce vraiment la solution ? Dans les territoires anciennement amazighs, Salima Naji donne une réponse possible à cette question fondamentale. Selon moi, elle est ce que l’on pourrait nommer une « architecte-résistante », résistante selon la définition qu’en donne Anne-Sophie Moreau*, c’est-à-dire : celle/celui qui propose « d’incarner une alternative et de la défendre en pleine lumière ».  

À l’occasion du Festival de l’Histoire de l’art de Fontainebleau, Mme. Naji, architecte et docteure en anthropologie sociale des hautes études en sciences sociales à Paris, était mise à l’honneur. Lors de la conférence inaugurale, l’architecte a présenté son travail, véritable écho aux « actes de résistance », évoqués par Miguel Benasayag. Il me semble que l’on peut parler pour ses travaux « d’actes de résistance » contre la « menace réelle » de destruction du vivant qu’évoque M. Benasayag dans le dialogue susvisé. 

À la lisière entre l’anthropologie et l’architecture, son œuvre constitue un travail de mémoire face aux bouleversements du monde. Au Maroc où les particularismes architecturaux rapportent une manière de vivre et des pratiques qui sont celles des populations amazighes (peuples berbères), l’artiste œuvre à penser le futur. « Il est temps de se retourner derrière soi pour mieux considérer l’avenir », le patrimoine est le cœur de cet avenir, lequel, d’après Salima Naji, doit être pensé au regard de matériaux naturels comme la terre, ainsi que de savoir-faire vernaculaires ancestraux.  

Depuis 2002 Salima Naji bouleverse les codes de l’architecture moderne. L’homme est issu de la terre et appelé à y retourner, c’est ce que prônent les préceptes religieux universels et la source d’inspiration du travail de notre architecte qui appréhende la terre comme matrice.  

En 2017, le préfet Ahmed Hajji responsable de la préfecture Agadir-Ida Outanane projette de reconstruire la Kasbah (grenier fortifié) Agadir Oufella. Fondée au XVIe siècle, elle est anéantie en 1960 par un séisme de grande ampleur. La forteresse Agadir Oufella (c’est-à-dire en hauteur), surplombe, par le promontoire qu’elle occupe, la ville d’Agadir au cœur de la côte atlantique du centre-ouest marocain. D’après Salima Naji, le site aurait été « abandonné et négligé par les pouvoirs publics », dont les projets de reconstruction n’ont fait que traumatiser le sol et ses vestiges à coup de modernisation déraisonnée. M. Ahmed Hajji, en 2017, a pris conscience de sa qualité de « qui », a pris conscience de l’importance de ses décisions. En choisissant Salima Naji, il a lutté à sa manière. Contre les géants de béton il a choisi la terre mère.  

Copyright © 2026 Salima Naji

En 2014, seulement, un décret autorise la construction architecturale en terre et facilite la possibilité pour l’anthropologue de travailler sur des projets étatiques. Son travail s’organise en diverses étapes, dont l’une étant de recruter des ouvriers majoritairement originaires des vallées présahariennes : pour la reconstruction de la Kasbah Agadir Oufella, les locaux ont été appelés à participer.  

Dès lors, le travail de Salima Naji me paraît particulièrement touchant en ce qu’il propose une manière de lutter. Une manière de lutter contre des « qui »parfois invisible, politiques ou autres, mais qui nous laissent dans l’impuissance. L’impuissance, c’est le manque de pouvoir, le manque de moyens ; or, les moyens existent, il suffit de les repenser, parfois de les créer.  

En amont de cet article, j’avais exposé ce questionnement : comment lutter lorsque le cœur de l’oppression semble invisible ? À cette question, j’ai souhaité répondre par le travail de Mme Salima Naji, lequel m’a semblé exemplaire et plein d’espoir. J’aime à penser après cela que nous avons tous notre rôle à jouer contre des « qui » dont l’invisibilité ne doit pas être un frein, mais plutôt inspirer la lutte. L’art est un moyen de résister, tout comme l’écriture ; n’attendez pas de comprendre les « qui » pour envisager le « comment ». 

Vidéo discours d’inauguration : (57) Conférence inaugurale du FHA26 : Salima Naji - YouTube

Site Salima Naji : Agadir Oufella - Salima Naji

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